dimanche, 07 octobre 2007
Livre II chap 9 (44)
Kalith jeta un œil troublé sur la pierre, avant de la fourrer dans sa veste. Elle était gravée de centaines de lignes inconnues, si fines qu’aucun outil humain n’aurait pu les y tracer, mais elle y reconnut pourtant les contours de la Poldered, de l’Elledan jusqu’à la Chenue. Presque en son centre, une ligne plus profonde et blanche traversait de part en part la montagne, dans son épaisseur, pour s’arrêter en face des lacs, un peu à l’ouest, dans la plaine d’Althen. C’était sans doute la matérialisation d’un tunnel, le plus long qu’elle ait jamais imaginé, entre les deux moitiés d’Uhl. Elle rangea la précieuse carte dans sa chemise, sous sa veste.
_ « Et comment trouverons-nous l’entrée, Kroll ? » H’sui fronça les sourcils.
_ « En ssuivant la rivière, évidemment ! Penssez-vous que nous sserions asssez fous pour creusser un passsage vers les hommes de nos propres mains ? Partez, à préssent, avant que je ne reprenne ma parole. Nous devons ssonder notre domaine… et jeter les pierres maudites hors de nos tunnels », grimaça-t-il à l’adresse d’Akayan.
Le démon était resté de marbre durant tout ce temps, l’épée sagement rangée à son côté, et pas un muscle de son corps n’avait bougé. Telle une statue immense et glacée, au milieu de la grotte, il avait attendu la mort dans le calme le plus parfait. Et n’avait manifesté aucune surprise quand l’esprit de Kalith s’était déchaîné, au point de le forcer à une retraite prudente. Il avait dû quitter sa lumière, si vive qu’elle aurait pu lui aussi le consumer. Quittant son immobilité de pierre, il saisit la jeune femme par le bras et la poussa doucement vers Bouillie et ses compagnons krolls, qui leur ouvrirent le chemin. Ils leur bandèrent de nouveau les yeux, et les conduisirent au cœur du réseau de tunnels en quelques minutes, le long d’une pente raide et glissante. Quand enfin ils leur ôtèrent les écharpes de tissu qui les plongeaient dans l’obscurité, les deux fuyards s’aperçurent qu’ils n’avaient pas regagné la surface, mais étaient descendus plus profond encore, pour déboucher dans un couloir de pierre étroit, d’où ils entendaient à présent un froufroutement discret.
_ « Elle pati. Pier-cate bonn », murmura Bouillie, en fixant Kalith de ses yeux noirs et brillants. Sans un mot de plus, les Krolls tournèrent les talons et disparurent dans une anfractuosité. La jeune femme dédia à son compagnon un regard sombre.
_ « Bon, et bien nous voilà perdus au milieu de la montagne. C’est fort bien. Vraiment. » Akayan tendit le bras sur sa droite.
_ « Mouais. Venez par là, j’entends de l’eau. » Le démon avait raison. Au bout de quelques pas, ils débouchèrent sur un couloir bien plus grand, au milieu duquel coulait un petit torrent aux eaux sombres. A peine eut-elle mis le pied dans le nouveau tunnel que Kalith se dirigea vers un amoncellement de roches, près de la paroi opposée, et rendit le peu que son estomac contenait. Elle avait lutté contre la nausée tant qu’elle risquait d’être un indice de fragilité, tant que H’sui et les siens avaient les yeux sur elle. Mais à présent, elle ne pouvait plus contenir les spasmes violents qui la faisaient hoqueter. Tout au moins espérait-elle que le démon se tiendrait à distance. Quand les contractions s’espacèrent, elle revint vers le torrent, à peine plus qu’un petit ruisseau, et s’assit, sans forces. L’eau lui lécha les bottes, et apaisa son souffle, tandis qu’Akayan y plongeait une bonne partie de la vieille couverture, tirée de leur sac que les Krolls leur avaient rendu. Avec un petit sourire, elle prit le coin du tissus trempé, et se débarbouilla. Le démon vint s’accroupir à ses côtés, les sourcils froncés. D’autorité, il lui passa la main sur le front, étonné de le trouver tiède.
_ « Ce n’est pas la fièvre. T’ont-ils… »
_ « Non, souffla-t-elle prudemment, veillant à ne pas réveiller la nausée. C’est dans le dessin, quand j’ai pris les fils, quand je les ai tordus… Oh, démon, je crois que si je les avais arrachés, je me serais arraché le cœur avec. Cela fait si mal ! Mais cela a-t-il seulement un sens pour toi ? » Akayan hocha lentement la tête.
_ « Pas vraiment, mais ce que j’ai vu par tes yeux me laisse penser que tu as bien fait de ne pas les casser. Dans le lieu où tu te trouvais, je crois qu’il y a des règles qui ne peuvent pas être transgressées sans danger, lieba. C’est une impression curieuse, car je ne sais pas où tu te trouvais, ni ce que tu y as fait… » Kalith se leva doucement et brossa ses pantalons.
_ « Et je ne suis pas capable de te l’expliquer. Pas encore. Cela vaut peut-être mieux comme ça. » Elle sortit de sa poitrine la pierre plate, qu’elle orienta de façon à ce que la lumière de leur torche y éclaire le fin réseau de lignes qui y avait été ciselé avec soin.
_ « Ce tunnel coupe proprement la montagne en deux, c’est fou ! Par là, fit-elle après avoir rapidement examiné le torrent, ce sont les lacs d’Althen, je pense. Et par là, fit-elle en se tournant à sa gauche, nous déboucherons près de la frontière entre Tillour et Peschar. C’est encore trop loin à mon goût, mais nous devrons nous en contenter, je crois ». Sans un mot, le démon chargea leur sac sur ses épaules, assura son épée dans son fourreau et lui emboîta le pas. Il préféra lui taire ses réflexions, mais à son goût à lui, c’était bien trop près du bâtard.
*
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samedi, 06 octobre 2007
Livre II chap 9 (43)
H’sui se leva avec précipitation. Autour de lui, les Krolls s’étaient brusquement jetés à terre, la tête entre les mains, et criaient leur douleur. A son tour, il hurla.
_ « Non ! Sse n’était pas sse qui était convenu ! Libérez-les ! » Il s’approcha de Kalith, mais cette dernière fit jouer l’un des fils qui reposait, encore inerte, aux côtés de ceux qu’elle tordait déjà. Le Kroll frémit, et tomba à genoux devant elle.
_ « Vous vouliez une preuve, H’sui ? Par lequel dois-je commencer, mon ami ? Celui-ci ? », fit-elle d’une voix rauque, tendue par l’effort, tandis qu’un des Krolls, replié sur lui-même, près des pieds torses du siège, se tordit en convulsions sur le tapis d’aiguilles.
_ « Ou celui-là ? », enchaîna-t-elle, tandis qu’un autre des êtres à la peau verte émit un gargouillement chuintant, tordu dans les affres de l’agonie.
_ « Arrêtez ! », hurla H’sui, tandis que ses petits yeux noirs passaient du visage du démon à celui de Kalith.
_ « Vous devez tuez le démon ! Le démon ! » Kalith tendit les fils qu’elle avait empoignés jusqu’à leur point de rupture. Déjà, elle sentait certaines des fibres qui les composaient s’effilocher. La nausée lui brûla la gorge, mais elle fit encore un effort, le dernier.
_ « Le démon ? Je préfèrerais vous anéantir tous plutôt que de tuer le démon, H’sui », murmura-t-elle, tandis qu’un violent coup de poignard lui traversait le ventre. Des mots qu’elle ne comprit pas tout à fait, qui ne lui appartenaient plus, s’écoulèrent encore de ses lèvres, tandis que sa voix prenait de la puissance, et résonnait contre la voûte, dans un fracas sourd et puissant.
_ « Je suis la Gaowhan, et il m’appartient de décider qui mettra ses pas dans les miens. Il fait partie de mes armées, Kroll, et je veillerai à ce qu’il en soit ainsi jusqu’au Jay-ad-Tarr. » Elle tourna encore d’un cran les fils, qui vibrèrent tant qu’elle craignit durant une seconde qu’ils ne se délitent et brûlent dans sa main, tandis que sa lumière dispersait toutes les autres, ternissant même l’éclat du dessin, qui l’environnait de toute part. Le Kroll se laissa tomber à terre, le front collé contre la pierre froide. Il haletait.
_ « Vous êtes la Gaowhan », murmura-t-il doucement, dans un geignement plaintif. Kalith relâcha si brusquement les fils qu’elle tenait contre elle qu’elle tituba. Autour d’elle, les Krolls couinèrent, tandis que la pression qui écrasait leurs crânes et leurs poitrines se dissolvait. Blême, les poings serrés, Kalith toisa leur chef sans douceur.
_ « Vous ai-je convaincu, H’sui ? Est-il besoin d’autre chose ? » L’être à la peau verte se redressa, inconscient de la poussière qui maculait ses genoux, et sa belle veste de cuir. Il darda vers elle un regard encore douloureux, mais où perçait une fascination troublée.
_ « Non. Ssessi ssera ssuffissant, Gaowhan. Partez », fit-il, en agitant la main vers le couloir aux cellules. La Bouillie et quelques uns de ses compagnons se redressèrent péniblement, et avancèrent craintivement pour les y précéder. Mais la Lame d’Althen attendait plus. Beaucoup plus.
_ « Est-ce là tout ? Ne serait-il pas temps, H’sui, de décider de quel côté les Krolls se rangeront ? » Le chef des monts de la Poldered parut réfléchir un instant, puis il secoua la tête.
_ « Je refusse de mêler les miens à sse qui n’est pas notre combat, demoisselle. Ssela ne sse peut et ssela ne ssera pas ! Nous repousserons les bêtes ailées de notre domaine, et nous attendrons que votre rasse ss’éteigne enfin, avec le chaos qu’elle promène comme un chien en laissse. Même ssi ssela ssignifie que nous devrons lutter contre autre chosse après. » Pourtant, devant le soupir coléreux de la Gaowhan, il se reprit.
_ « Je ne vous donnerai pas les miens, pour qu’ils desscendent dans la plaine et ss’y fassent brûler, demoisselle, nous vous haïssons trop profondément, non ? Vous n’aurez pas de troupes, ni d’armes qui proviennent de la Poldered, jamais ! Mais je vous accorde le passsage. »
_ « Le passage ? » Kalith leva un sourcil, tandis que de grosses gouttes de sueur perlaient à son front. L’être se dirigea vers son siège, dont il orienta un des pieds. D’une petite cavité, parfaitement invisible à l’œil nu, il tira une pierre plate, aussi large que sa main, et la lui tendit.
_ « Sseci est le passsage à travers les monts, Gaowhan. Ss’est le mieux que je puisse vous donner, même si vous repreniez nos essprits pour les écrasser ! Vous n’aurez rien de pluss que ma promesse que, dans ces tunnels-ssi, vous ne rencontrerez aucun des nôtres pour vous barrer le chemin. Partez, maintenant. »
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vendredi, 05 octobre 2007
Livre II chap 9 (42)
Ils débouchèrent dans la grande salle, où le feu avait été poussé à son maximum, léchant les stalactites qui pendaient au plafond dans une débauche de dentelles grises et blanches. Mais les hautes flammes et la chaleur qui régnait dans la pièce ne paraissaient pas avoir dégelé l’atmosphère. H’sui était debout, sur son tapis d’aiguilles, son couteau de nouveau passé à sa ceinture. Autour de lui, le cercle de ses suivants s’était reformé, après la débandade qui avait agité les tunnels. Tous jetèrent des coups d’œil brillants aux arrivants, sans que Kalith eut pu dire s’ils étaient chargés de haine ou de fascination morbide. H’sui passa une langue rouge vif sur les deux replis de peau qui lui tenaient lieu de lèvres.
_ « Vous courez après le danger comme la rivière à la mer, demoisselle. Votre intervenssion était ssertes aimable, mais tout à fait sstupide, non ? »
_ « Comme il était stupide de laisser les suceurs bâtir leur nid sous votre nez, H’sui », répliqua vertement Kalith, qui sentait de nouveau la moutarde lui monter au nez. Le chef des Krolls avait une drôle de façon de prouver sa reconnaissance.
_ « Vous devez débarrasser le tunnel des pierres taillées qui l’encombrent, et les jeter dans le vide, gronda Akayan, en toisant le petit être aux yeux d’onyx. Il faudrait également murer cette partie de vos tunnels. Un grand pouvoir a réussi à y planter les crocs, et il y a fort à parier qu’il reviendra. » H’sui lui rendit un regard de haine pure.
_ « Nous ferons sse que nous jugerons bon de faire, démon ! Mon peuple a ssu ssurvivre ssans votre aide jussque là, et il en ssera de même après votre mort, ssoyez-en ssûre ! »
_ « Ce qui était jusqu’alors n’est plus, H’sui. Ouvrez les yeux, bon sang, explosa Kalith, sans chercher à contenir sa fureur. Vous avez pu vous tenir hors du monde durant des siècles, mais votre refuge si précieux est en train de s’effriter ! Vous devez nous relâcher ! Vous n’avez rien à gagner à nous retenir ici, tandis que le mal progresse, et vous atteint, vous et ici même ! » Le Kroll se laissa tomber sur son siège, tandis que ses compatriotes prenaient place derrière lui. Il avait l’air profondément chagriné.
_ « Tout ssela est fort bien, demoisselle. Mais pourquoi devrions-nous aider sseux là même qui nous ont fait tant de mal ? Nous ssommes à même d’éloigner les bêtes de nos tunnels, croyez-moi ! »
_ « Non, vous ne l’êtes plus ! Faites preuve d’un peu plus d’honnêteté que cela, H’sui, et admettez que vous avez besoin de nous ! » Le Kroll chassa l’air devant lui de sa main aux doigts boudinés.
_ « Il me ssemble que je vous ai demandé une preuve de votre identité. J’ai bien du mal à croire qu’une jeune perssonne telle que vous ait ssurvécue aux ssoldats, au lac et à sses chosses malfaissantes, mais le hassard est parfois bien curieux, non ? Mon marché n’a pas changé. Prenez le démon et tuez-le. Tuez-le sans le toucher, fit-il en désignant le démon d’un repli de chair qui occupait l’espace de son menton. Tuez-le en tisssant et détisssant les fils, demoisselle, et j’aurai la preuve. » Il se pencha brusquement vers elle.
_ « Ne vous imaginez pas que je ne ssaurai pas vous démassquer. Le lac bleu est nôtre depuis la nuit des temps, et nous ssavons y lire. J’ai vu nombre des vôtres venir y chercher des réponsses, et ss’y perdre, parfois. » Il se redressa, en gonflant sa poitrine d’un air satisfait.
_ « Je ne ssais pas tisser, moi, voyez-vous, mais je ssais regarder ! Je vous asssure que vous sserez libre dès que vous m’aurez convaincu, demoisselle. Tuez-le. » Kalith jeta un coup d’œil à Akayan. Ce dernier se tenait droit, les deux jambes solidement plantés, les épaules rejetées en arrière, et ses yeux brillaient d’un éclat doré rehaussé par la colère. Il la toisa sans douceur, et hocha la tête, lui accordant son assentiment muet. Une lame glacée lui traversa l’estomac. Ce diable d’homme lui faisait encore le coup ! Il s’était montré si avide de mourir, depuis qu’elle l’avait rencontré, la première fois, que sa réaction ne l’étonna pas plus que cela. Mais la colère, elle, flamboya brusquement, tandis que le visage aux yeux très clairs de Yaël s’imposait à son esprit. La jeune femme se retourna lentement vers H’sui, en lui offrant un sourire pervers.
_ « Vous me libérez si je vous donne la preuve que je suis la Gaowhan, hein ? » H’sui, décontenancé par son humeur changeante, hocha la tête en silence. Elle ferma alors les yeux, et appela le dessin. Par quel moyen il venait à elle, alors qu’elle n’avait pas conscience de sa présence, elle ne le savait pas, mais il lui suffisait de le vouloir, et les lignes lumineuses s’étalaient à présent à perte de vue, devant et derrière elle, pulsant d’une lumière sourde. Elle plongea sa conscience dans l’épaisseur du tissu, et le parcourut de toute sa volonté, éperdument. Quand enfin elle trouva ce qu’elle cherchait, elle banda son pouvoir. Son fil de vie brilla d’un éclat incomparable, ligne éclatante parmi les ombres, et s’enroula souplement autour d’un écheveau plus sombre. Son poing se ferma, comme si elle tenait dans sa main le manche d’un fouet. Tous les yeux se fixèrent sur ses jointures blanchies par l’effort.
_ « Très bien, murmura-t-elle sourdement. Regardez bien, Kroll. Regardez attentivement et suppliez-moi ! » Elle leva le poing et le tordit brusquement vers la droite. L’écheveau se tendit, tandis que son fil résonnait comme la corde d’un arc armé. Les lueurs pulsèrent plus rapidement, et la nausée se fraya un chemin jusqu’à sa conscience. Partagée entre le dessin et son propre corps, la jeune femme entendit des hurlements se propager sous la voûte de la salle.
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